| Permettez-moi de vous offrir une petite nouvelle, « La bicyclette de Rachid », inspirée par mes souvenirs de jeunesse. Cette histoire appartient à un ouvrage intitulé « Tunisie de notre enfance. »; disponible chez l'éditeur, que vous pouvez commander si vous le désirez afin de découvrir d'autres anecdotes. Claude RIZZO Romancier La Clarté Avenue Roi Albert 1er 06100 Nice Tel : 04 93 53 64 86 - claude.rizzo@wanadoo.fr Afin de vous ôter vos dernières craintes, tapez Claude Rizzo sur votre moteur de recherche. Vous trouverez bien des sites présentant mes romans, dont bien entendu le site "Lac de Bizerte".. Autres ouvrage de Claude RIZZO : Au temps du jasmin. Le Maltais de Bab el-Khadra. Je croyais que tout était fini… Tous ces titres parus aux Éditions Michel Lafon et disponibles en librairie. Quand Ali se tua en tombant d'une échelle, M. Alphonso vint rendre visite à ses parents, les Benhamed, qui vivaient dans un douar du djebel Zebla où ils gardaient les moutons de Sidi Baccar. - C'est la volonté d'Allah, et nous devons l'accepter, leur dit-il. Mais je vais vous prouver que je ne manque pas de cœur. J'ai décidé de prendre un autre de vos fils à mon service pour remplacer Ali. Ça vous fera toujours une bouche de moins à nourrir. M. Alphonso eut un regard sur la tribu réunie face à lui. Il ne se trompait jamais. Au marché aux bestiaux de Béja, les génisses prometteuses, destinées à donner de bonnes laitières, étaient toujours pour lui. Il choisit Rachid, un adolescent de quinze ans au regard franc, avec ce qu'il fallait de timidité. M. Alphonso avait horreur des fortes têtes. Émue par tant de générosité, Mme Benhamed vint embrasser la main du colon. Et Rachid quitta son village, sans gloire toutefois. Barbouillé par son premier voyage en automobile, il rendit son repas sur les coussins en skaï de la belle voiture de M. Alphonso. Ce dernier, prouvant à nouveau sa grandeur d'âme, se contenta de rire, malgré l'odeur fétide qui envahissait la traction-avant quinze chevaux. Il est vrai qu'avec une étable d'une vingtaine de vaches, sans compter les cochons et la volaille, M. Alphonso en avait senti d'autres. Rachid passa trois heures à nettoyer une voiture dans laquelle il ne devait jamais plus mettre les pieds. M. Alphonso employait une dizaine d'ouvriers, tous de la région de Béja, qu'il menait du haut de sa rigueur, tout en se montrant bienveillant et magnanime. " Tu peux tout lui demander à notre patron, disaient ses employés, sauf de l'argent. " Mais en son for intérieur, le colon se méfiait des Arabes des villes, gagnés à présent par des idées grotesques et farfelues. Il n'accordait sa confiance qu'aux habitants des campagnes, encore purs malgré une tendance à la paresse et au fatalisme. Après son frère, Rachid devint ainsi l'homme de base, le " bon à tout faire " en d'autres mots, le seul à être logé sur la propriété et, insigne honneur, l'unique Tunisien, en plus de la fatma, autorisé à mettre les pieds dans la maison des patrons. Rachid ne pouvait être plus heureux. Il mangeait à sa faim, dormait dans une masure rien que pour lui, et travaillait du matin à la tombée de la nuit, lorsqu'il n'était pas invité à la cuisine après sa journée, pour aider la bonne les soirs de réception. M. et Mme Alphonso sortant à leur tour, Rachid se déguisait alors en bonne d'enfants. Une chaise longue installée sur la terrasse, la porte-fenêtre entrouverte, il veillait sur le sommeil d'Antoine, un gosse de quatre ans, venu sur le tard alors que l'on n'y croyait plus, face auquel ses parents perdaient toute autorité. - Rachid, vient m'aider à décharger la voiture. J'ai une surprise pour toi. La nouvelle laissa ce dernier bouche bée. M. Alphonso n'était pas homme à surprises pour ses ouvriers. Un vélo. Un vrai, bleu azur, avec un changement de vitesses, une pompe pour gonfler les roues, et même une sonnette à l'usage des imprudents. Rachid n'en avait jamais vu d'aussi beau. Il est vrai qu'il manquait d'expérience dans ce domaine. Excepté les bicyclettes de deux employés, tas de ferraille ambulant, Rachid n'en avait jamais croisé d'autres. - C'est pour moi ? demanda-t-il dans un mélange d'espoir et de frayeur. - Il est à toi. Rien qu'à toi. - Mais je ne sais pas m'en servir. M. Alphonso eut un sourire bon enfant. - Tu apprendras. Tu verras, rien n'est plus facile. C'est encore plus simple que d'apprendre le français, ou même de traire une vache. Rachid se gratta la tête. Ce qu'il vivait ne s'inscrivait pas dans sa logique. Un colon n'est pas fait pour offrir des bicyclettes à ses fellahs. Et l'événement ouvrait des réflexions venant mettre du désordre dans ses certitudes. - Regarde dans le coffre, ajouta M. Alphonso en le ramenant à lui. Il y a encore quelque chose à décharger. Rachid découvrit l'engin, une sorte de brouette équipée de grandes roues. - Tu sais ce que c'est ? lui demanda le colon. Rachid l'ignorait. - C'est une remorque, qui s'accroche au vélo. Ce qui veut dire que ta bicyclette va devenir un engin de livraison. Tu as quinze jours pour apprendre à t'en servir ; sans la casser si possible. Ensuite, tous les matins tu transporteras le lait de la traite jusqu'au carrefour de Ksar Mesouar. Le directeur de la laiterie m'a fait savoir que son camion ne viendrait plus jusqu'à la ferme. Le chemin est en trop mauvais état depuis les dernières inondations. Il me donne deux semaines pour me retourner. Le temps qu'il te faudra pour faire ton apprentissage. - Mais il est rien qu'à moi ? demanda Rachid, toujours à son idée. - Je te l'ai déjà dit. Il est à toi, puisque tu seras le seul à l'utiliser. Quelques chutes comme il se doit, dont l'une avec atterrissage sur les figuiers de barbarie, qui le déguisa en hérisson des familles, avant que Rachid ne se rende compte que la remorque stabilisait son engin, lui évitant ainsi d'enrichir sa collection de meurtrissures. Il chantait à présent tout au long du chemin malgré les trois bidons de lait amarrés à ses trousses. Il s'amusait désormais en grimpant la dernière côte, deux kilomètres d'une montée abrupte avant de voir apparaître le carrefour de Ksar Mesouar. Oubliées la douleur des premiers voyages, l'humiliation d'avoir à descendre de vélo toutes les dix minutes, sans plus pouvoir marcher à son retour. Sans surprise, ayant bouclé son périple, Rachid aperçut le petit Antoine qui l'attendait à l'ombre du vieux figuier, sur le chemin menant à la ferme. - Je peux monter sur le porte-bagages, s'il te plaît, Rachid ? Celui-là savait comment s'y prendre pour se faire aimer. Ses pleurs, ses caprices, ses bouderies, étaient réservés à ses parents. Les autres, il les capturait par des sourires et une voix de miel. Et ses manières, cette façon de vous embobiner par des phrases sucrées, conduisaient Rachid à penser qu'Antoine ne ferait jamais un bon colon. " Ou alors il faudra qu'il change en grandissant, se dit-il. Il est trop poli avec les Arabes. " - Mon père a dit aussi qu'on pouvait se promener avec le vélo jusqu'à midi, ajouta le garçonnet. - Toi, à ton père, tu lui ferais faire le ménage des cochons si tu voulais. - Rachid, on fait le ménage chez les gens. Et on nettoie les cochons. - Probi, ne joue pas à l'intelligent avec moi. D'abord, nous, les musulmans, on n'aime pas vos cochons. Allez, monte. - Tu iras vite, Rachid ? Et tu feras marcher ta sonnette ? - On verra. Et la sonnette, elle servira à quoi ici ? À prévenir les ânes et les chameaux ? - C'est seulement pour la musique. Dis, Rachid, tu viendras me chercher cet après-midi pour qu'on se promène encore, comme hier. - Moi, je fais ce qu'on me commande. - Alors mon père te le commandera. Rachid secoua la tête tout en pédalant. - Comme ça les autres se moqueront encore de moi. Ils diront que je suis devenu ton lehldime. Rachid se fichait à vrai dire de ce que pensaient ses collègues. Leur jalousie prouvait bien qu'il occupait une place à part sur cette propriété, même si son salaire n'avait pas suivi la considération que M. Alphonso lui accordait. Et Rachid aimait par-dessus tout se promener en vélo. Grâce au petit Antoine, il passait à présent plus de temps sur son engin qu'au travail. Antoine entra à l'école primaire de Béja. Rachid travaillait sur l'exploitation jusqu'à son retour. Le soir, le jeudi, et même le dimanche, il occupait désormais le poste de " fellah de compagnie . " - J'ai décidé de t'apprendre à lire et à écrire, lui annonça Antoine en levant la tête de son livre. Rachid, assis près de lui, épluchait des légumes tout en jouant son rôle de surveillant des études. - Et pourquoi tu veux que j'apprends à lire ? Avant ton école, j'avais même pas vu un livre de ma vie. - Parce que ça rend intelligent de savoir lire. C'est maman qui me l'a dit. Et puis j'ai envie de jouer à la maîtresse. Rachid eut un geste de la main. Caprice de gosse. Demain, il passera à autre chose. Le Tunisien entra ainsi dans le monde des lettrés, sous la férule d'un enfant de six ans. Antoine prouvant à l'occasion qu'il avait hérité de la volonté de son père, et qu'il ferait, en temps voulu, un maître des plus honorables. Ce fut comme le vélo, la souffrance avant le plaisir. La lecture avançait à son rythme. L'écriture représentait un martyre ; Antoine dans son rôle de tortionnaire, n'accordant aucune grâce à son élève. Puis vint le temps de la compétition. Antoine avantagé par sa scolarité, Rachid compensant par la maturité que lui offraient ses dix-huit ans et par le plaisir de lire à la bougie après son service. Un enfant heureux. Un jeune homme qui ne l'est pas moins. Le bonheur peut se caser partout, aux endroits les plus inattendus, entre un gosse né sous une étoile dorée et le dernier des fellahs. Cinq années durant lesquelles Rachid et Antoine ne se quittaient qu'à l'heure de l'école, pour se retrouver à la sortie. Un jour teinté de tristesse et de fierté. Antoine se préparait à partir pour Tunis. Il était admis comme interne au lycée Carnot. - Je compte sur toi, lui dit Rachid. Je veux que tu sois le meilleur élève de ta grande école, pour pouvoir me flatter à tout le monde de tes progrès. - Et toi tu ne m'échapperas pas pour autant. Travail tous les week-ends, et des devoirs pour chaque jour de la semaine, même quand tu seras marié. À propos, tu en as parlé à mon père, de ce mariage ? - Non, demain. Quand tu seras parti. - Et on donnera une grande fête. Je m'occuperai de tout. - Inch'Allah, Antoine ! - Alors, à samedi. Rachid eut un geste de la main en direction de la voiture. Antoine le lui rendit. Ils ne devaient plus se voir durant vingt-cinq ans. M. Alphonso se gratta la tête. - Antoine le sait ? demanda-t-il. Rachid fut surpris par la question. - J'ai vingt-trois ans, répondit-il. - Oui, c'est vrai que chez vous vous mariez jeunes. Et vingt-trois ans, c'est bientôt l'âge d'être grand-père dans ton djebel. Bon, rentre au douar et marie-toi ; qu'est-ce que tu veux que je te dise ? - Antoine a dit que le mariage il se fera ici. - Ah, il est au courant. Et c'est encore moi qui paierai tout ça je suppose. Très bien, va te chercher une jeune fille au village et ramène-là. Elle aidera à la maison, pendant un an sans salaire pour couvrir les frais de la fête. Après, nous verrons. - Non ! M. Alphonso leva la tête. Tout pouvait désormais survenir dans ce pays gagné par des idées subversives, même que l'un de ses ouvriers lui dise non. - Non, tu m'as bien dit non ? - Je ne vous ai pas dit non à vous. J'ai dit non parce que ma femme elle sera jamais fatma chez les autres. - Et voilà ! s'écria le colon. Je savais que ça finirait par arriver un jour ou l'autre. C'est toujours ce qui se produit quand on mélange les torchons et les serviettes. Vous, on vous donne la main, et vous prenez le bras. Rachid, perdant un instant son sang-froid, se permit un humour au-dessus de ses moyens : - Le bras peut-être, mais pas le flous. - Ça, c'est ce que tu as appris avec les autres ouvriers, Néo-Destour et compagnie. - Non, monsieur Alphonso, c'est ce que j'ai appris avec les Français. - Tu sais que tu es devenu une mauvaise graine. Et dire que je ne m'en suis même pas rendu compte. Et moi qui te laissais en confiance toute la journée avec mon fils. Inutile de t'annoncer que tu ne le verras plus. Rachid eut un sourire. - Vous lui direz samedi, à son retour. - Je le lui dirai, mais en dehors de toi. Parce que ce soir même tu fais tes paquets. Et tu déguerpis demain à la première heure. En me levant, je ne veux plus te trouver ici. Il n'y aura jamais d'impertinents chez moi. - Non, je m'en vais de moi-même. Et je vous laisse tout l'argent que vous m'avez pas donné pendant ces huit ans. Chez nous, même qu'on est pauvres, on préfère toujours quand ce sont les autres qui nous doivent. Les deux hommes passèrent une mauvaise nuit. L'un et l'autre regrettaient d'avoir perdu leur sang-froid. Emportés par leur orgueil, ils s'étaient laissés déborder par des phrases sur lesquelles on ne revient pas. - Ce qui arrive est de notre faute, pensait Alphonso. En le laissant vivre parmi nous, nous lui avons transmis notre façon de voir les choses. Mon fils le considère comme son ami. Comment, après ça, lui reprocher de ne pas vouloir que sa femme fasse la bonne dans cette maison. Rachid, de son côté, se disait que celle qui deviendrait sa femme aurait bien pu faire quelques heures de ménage chez les Alphonso. Après tout, c'est le sort de bien des Arabes de servir les Français. Et ça, c'est Allah qui l'a voulu. Les deux hommes s'endormirent sur un plan de nature à arranger leur affaire, tout en leur permettant de sauver la face. M. Alphonso s'éveilla plus tard que d'habitude. Rachid et le vélo avaient disparu. Il eut un sourire. " Voilà une bonne nouvelle ! L'histoire va mieux se terminer que je ne le pensais, se dit-il. " Et il rentra chez lui pour téléphoner. Durant ce temps, Rachid pédalait en direction de Tunis. Les obstacles, dans l'effervescence de la nuit, n'avaient semblé que peccadilles. Il se rendait compte à présent que son projet représentait une aventure bien au-dessus de ses facultés. Son village, la propriété, et la route vers Ksar Mesouar : c'était là tout ce qu'il connaissait de son pays. Mais aucune difficulté n'aurait pu l'arrêter. Il avait sa conscience pour lui. Et dès lors, Allah ne l'abandonnerait pas. Avant Medjez el Bab, ayant parcouru une vingtaine de kilomètres, il s'arrêta dans un village ; quelques maisons autour de leur mosquée ; une épicerie, boulangerie et café en même temps. Un pain et des olives, une bouteille de gazouza : tout ce que son budget lui permettait de s'offrir pour la journée. Les quelques pièces qu'il conservait tous les mois, après avoir envoyé le reste à sa famille. - J'ai demandé à mon fils de cacher ton vélo dans la remise, lui dit le commerçant, un grand gaillard, sans doute un Djerbien, comme la majorité des épiciers tunisiens. - Et pourquoi ? demanda Rachid. - Quand on vole les vélos des Français, il vaut mieux éviter de se promener avec sur les routes nationales. - Comment tu sais tout ça, toi ? - Je le sais, c'est tout ! - Je n'ai rien volé. C'est mon vélo. On me l'a donné. L'épicier hocha la tête. - Les gendarmes ne sont pas loin et ils t'attendent. Va donc leur raconter ton histoire. Ta parole de pauvre fellah contre celle d'un colon français. Tu te retrouveras vite au bagne de Tataouine, en train de casser des cailloux. Et tu allais où avec ton vélo ? - À Tunis, voir mon copain Antoine qui est pensionnaire au lycée Carnot. Et lui, il leur dira que c'est bien mon vélo. L'autre eut un sourire. - Je ne sais pas si tu es plus naïf que bihim. En tout cas, on voit bien que tu n'as pas souvent quitté ton djebel. Sur les routes, tu as un barrage de police tous les trente kilomètres à présent. Et ces messieurs ont ton signalement. Autant dire que ce soir tu dormiras en prison. Crois-moi, tu n'as aucune chance de t'en sortir si tu continues à te promener sur ton engin. Rachid passa alors de l'optimisme à la panique. La prison, le déshonneur de tout un village ; ses parents ne méritaient pas un pareil affront. - Qu'est-ce que je vais devenir, tout seul et sans vélo ? - Je connais des gens qui pourraient t'aider, lui dit alors l'épicier. - Qui c'est, ces gens ? - Des hommes qui ne veulent plus qu'on les accuse de voler les bicyclettes des Français. Rachid Benhamed entra ainsi dans la résistance. Métier : poseur de bombes devant les bâtiments officiels. Objectif : ne tuer personne si possible. Les dirigeants du Néo-Destour pensaient que le bruit et les dégâts suffisaient. Et l'histoire leur donna raison. L'indépendance de la Tunisie donna lieu à bien des rancœurs. Elle évita, économe du sang des innocents, d'élever le mur de la haine. Trois ans durant lesquels Rachid fut logé à la médersa de la mosquée de la Zitouna, partageant son temps entre la subversion, les études en compagnie d'une cinquantaine d'autres élèves, et son combat contre le désir de retrouver Antoine. Tous les samedis, pendant cette époque, il se rendait à midi aux environs du lycée où il se cachait dans une encoignure de porte. Il voyait alors arriver la voiture de M. Alphonso. Quelques minutes plus tard Antoine apparaissait, sa valise et son cartable en mains. Et Rachid restait là un long moment, réfléchissant sur l'étrange volonté d'Allah, qui lui avait offert comme seul ami l'un de ces envahisseurs d'une terre appartenant à l'Islam. Il retrouvait ensuite sa chambre où il écrivait des lettres qui, par prudence, ne quittèrent jamais son tiroir. Rachid grimpa quelques échelons dans la hiérarchie du Parti. Ne manquait qu'un coup d'éclat pour lui permettre d'entrer dans la galerie des héros de la cause nationale. Il le réalisa quinze mois avant les accords d'auto détermination, se faisant arrêter en compagnie de tout son réseau. À sa libération, Antoine n'était plus au lycée Carnot. Rachid se mit à sa recherche. M. Alphonso, du haut de son instinct, avait senti le vent tourner. La propriété vendue bien avant la nationalisation des terres, toute la famille était rentrée en France. La secrétaire hésita un instant avant de se décider à appuyer sur le bouton de l'interphone. - Monsieur le directeur, il y a là une personne qui prétend avoir rendez-vous avec vous pour déjeuner. Et je n'ai rien sur votre agenda… C'est un Français… Non, il n'a pas voulu me donner son nom. - Dites-lui que c'est une surprise, dit le visiteur dans un arabe de qualité. La secrétaire leva la tête. - Hé, oui, je parle arabe, mademoiselle. Et ceci je le dois à votre directeur. Et c'est un peu grâce à moi si ce monsieur parle et écrit le français. - Vous avez entendu, monsieur le directeur. Aucune réponse. La porte venait de s'ouvrir. Et la secrétaire assista à un spectacle qui la laissa sans voix. Son directeur, si réservé par ailleurs… Les deux hommes s'étreignaient comme deux frères qui se croyaient perdus et se retrouvent, mélangeant leurs larmes et leurs rires sans pouvoir prononcer un mot. - Monsieur avait raison, mademoiselle, dit le directeur au bout de son émotion. Je l'attendais bien pour déjeuner. Voilà vingt-cinq ans que je l'attends tous les jours. Ils entrèrent dans le bureau où la secrétaire leur servit un café. - Et ton père ? demanda Rachid. - Il va bien. Il a vendu la propriété qu'il possédait dans la vallée du Rhône. Il vit à Nice maintenant. Et quand je vais le voir, il n'oublie jamais de me parler de toi. Je crois qu'il t'aimait bien. Rachid hésita, ne voulant pas gâcher l'instant. Mais il ne put s'empêcher de libérer sa rancœur : - C'est pour cela qu'il a envoyé les gendarmes à mes trousses, en m'accusant de vol. - T'accuser de vol ! Mais tu n'y es pas du tout, Rachid. Il ne t'a jamais accusé de vol, et il n'a jamais déposé de plainte contre toi. Tu sais que le commissaire de police de Béja était l'un de ses amis. Il lui a seulement demandé de te retrouver, et de te ramener à la propriété pour que tu y reprennes ta place. - C'est vrai, Antoine ? - Rachid, tu sais bien que je ne t'ai jamais raconté d'histoires. Le Tunisien eut un sourire. - Tu m'as raconté des centaines d'histoires. Mais tu ne m'as jamais menti ; c'est vrai. - À ce propos, il y a un mystère que nous n'avons jamais résolu, papa et moi. Comment se fait-il que les gendarmes ne t'aient jamais retrouvé, alors qu'ils t'attendaient au carrefour de Ksar Mesouar, et qu'ils sont même allés enquêter dans ton village. Et je ne parle pas de mes recherches, durant trois ans ? - Tout simplement parce que je n'ai pas pris cette route, mais celle de Tunis où j'avais un ami, pensionnaire au lycée Carnot. Et c'est à lui que je voulais parler. - Et tu n'as pas réussi à le voir ? Rachid eut un geste de la main. - Le destin en a décidé autrement. Il avait d'autres projets pour moi. Ils restèrent un instant silencieux. - J'ai appris que tu avais un fils de quinze ans ; c'est vrai ? demanda Antoine. - Oui, d'ailleurs tu le verras ce soir, à la maison. Antoine se leva. - Tu permets, deux minutes ; j'ai quelque chose pour lui. Il sortit du bureau, se rendit sur le palier et revint, faisait rouler un vélo qu'il tenait par le guidon. Un bleu azur, avec un changement de vitesses et une pompe pour gonfler les roues. - Regarde, dit Antoine, il a même une sonnette, pour prévenir les ânes et les chameaux. |
Recherche personnalisée
|